Chap. 1 Racines (1903-1913)

 

"Ce qui est devant toi te renvoie à ton image ; ce qui

est derrière, à ton visage perdu."

Edmond Jabès

Russe et juif

Lorsqu'il naît à Dvinsk dans la Russie tsariste le 25 septembre 1903, Marcus Rothkowitz 2, tel est son nom alors, connaît dès le départ la complexité d'être à la fois russe et juif. Le départ sans retour vers l'Amérique ne fera que multiplier son problème d'identité.

Sa vie durant, il revendiquera son origine russe, aimera parler le russe et le yiddish, aura une nostalgie, un fond de mélancolie, des abîmes de tristesse et de rêverie dignes d'un personnage dostoiëvskien. Les rouges et ors de sa peinture abstraite, sa puissance d'irradiation expriment sa nature orientale, et transposent la force naïve et mystique des icônes. Certes, Rothko ne gardera pas leur imagerie religieuse, mais leur rayonnement sacral sera bel et bien repris. D'ailleurs, la similitude entre la composition plane de l'icône et celle de la toile non-figurative saute aux yeux. Et la planéité devait, selon lui, éliminer l'illusion.

L'artiste d'avant-garde typiquement new-yorkais que Mark deviendra aura constamment maille à partir avec sa dualité natale : juif d'une Russie antisémite, russe projeté dans une Amérique pragmatique en voie de modernisation accélérée. Il prendra la nationalité américaine en 1938 et changera légalement son nom en Mark Rothko 21ans plus tard.

Russe, juif, américain, tels seront les points de la constellation rothkienne, avec pour les langues : le russe, le yiddish, l'hébreu, l'anglais. Ce multiculturalisme n'a rien de rare, il est le lot de beaucoup d'émigrants, et constitue un des défis que Rothko devra relever.[]

Dvinsk

La ville natale se trouve sur la Dvina en Lettonie ; non loin de Vitebsk, d'où Chagall est originaire. En hiver, on patine sur la Dvina. Dvinsk s'appelle maintenant Daugavpils. La majorité des 5 millions de juifs que comptait la Russie était confinée dans la région.

Cité d'une relative importance, Dvinsk comptait cent mille habitants environ, pour la moitié juifs, regroupés dans un quartier réservé, exerçant les activités commerciales. On y trouvait une gare de triage animée, une forteresse militaire avec une garnison de 25 mille soldats. Un développement industriel florissant attirait une nombreuse population de travailleurs ainsi qu'une masse de pauvres, si bien que la ville bouillonnait d'idées politiques radicales, aussi bien russes que juives. Démocrates et révolutionnaires sociaux, Bund, et diverses organisations sionistes y étaient bien implantés. Cette ébullition lui donnait l'image d'une pépinière d'agitateurs.

En 1904, la police et l'armée répriment brutalement une manifestation de masse tenue pour protester contre des pogroms qui ont ravagé d'autres cités russes, ce qui déclenche espionnage, contre-espionnage, arrestations, assassinats.

Après l'échec de la révolution de 1905, la police secrète du tsar fait peser sur Dvinsk une surveillance intensive et les juifs sont la première cible des cosaques. La présence massive des soldats rend visible la force répressive. L'année de la naissance de Marcus, un terrible pogrom a ravagé pendant 3 jours Kishinev, suivi d'autres persécutions dans plusieurs villes russes.

En effet, un violent antisémitisme sévit dans la Russie tsariste : les Juifs sont interdits de libre circulation, obligés de vivre dans des quartiers réservés. Seule une faible minorité peut bénéficier d'une éducation avancée, un système de quotas restreignant l'accès aux différents niveaux scolaires. Cependant, Dvinsk s' avère plutôt clémente aux Juifs qui échappent aux atrocités courantes dans tant de ghettos.

Toutefois, dès 1905, la loi martiale, proclamée en réponse à une autre manifestation de masse, met fin à cette tranquillité. Les cosaques deviennent les maîtres de la ville, qu'ils terrifient du haut de leurs chevaux, armés de sabres, de fouets et de révolvers.

De 1906 à 1911, la persécution se déchaîne contre la population juive, les pogroms se multiplient, le slogan des nationalistes russes proclame : "Détruisez les juifs et sauvez la Russie."

Souvenirs de Mark

Ce climat de violence entretient une peur collective qui impressionne fortement le petit garçon.Celui-ci, devenu adulte, racontera souvent comment, alors qu'il était bébé dans les bras de sa mère, ou de sa nourrice, un cosaque leur donna des coups de fouet. Il affirmait que la cicatrice qu'il avait à son nez venait de là. Il dira aussi avoir vu des juifs forcés de creuser leur tombe dans un bois, il aura même l'impression de les avoir vu massacrer.

Ces souvenirs furent mis en doute par les amis de Rothko : n'étaient-ils pas inventés, reconstruits après coup sur des récits qui l'avaient frappé ? Son frère Moïse évoque bien les expéditions punitives des cosaques et la peur constante où vivaient les juifs, mais il ne se souvient pas que Mark ait été fouetté, ni que des Juifs aient été enterrés en masse. Fictifs ou réels, ces souvenirs dénotent sa tendance à dramatiser ainsi que son implication par rapport aux persécutions. Ce sentiment tragique constituera un soubassement du travail pictural. []

Tableaux

Particulièrement passionnants sont les tableaux qui rendent compte de la thématique enfantine et affective de Marcus.Certaines oeuvres figuratives renvoient directement à ce terreau affectif et familial.

Prenons par exemple ce Portrait de la mère de Rothko : une femme déjà avancée en âge, au visage plein, à l'expression assez rude, avec peu de lumière, peu de tendresse, peu de mobilité, mais bien plutôt une lourdeur, une matérialité, une masse charnelle sans expressivité. Le visage plein, la forme du nez font penser aux traits de Mark. De plus, déjà s'affirme le parti-pris "de la seule figure humaine, isolée dans un moment d'immobilité absolue."

Nettement expressionniste, Femme cousant (1934) évoque une figure maternelle. La silhouette sommairement esquissée gomme le visage, et ce sont les mêmes teintes épaisses, brune, gris-vert, ocre foncé, qui colorent le mur, la table et la couturière, avec en contraste des soulignés noirs et quelques tons lumineux. L'ambiance émotionnelle semble appesantie par la tâche fastidieuse, l'isolement,une sorte de claustration.

La famille (1936) offre plus de chaleur affective et de spontanéité. Le bébé est blotti, nu, allongé sur le corps de sa mère qui l'entoure de ses bras , il caresse la joue du père . Un tel bonheur, un tel bien-être abandonné n'apparaissent que rarement dans la thématique de Rothko. Notons la composition circulaire du tableau, elle aussi exceptionnelle, qui évoque l'enveloppement à l'intérieur d'un espace intime.

Voici maintenant Deux femmes tenant un enfant par la main (1937), ce tableau dégage une ambiguïté, voire une inquiétude. L'enfant semble à la fois protégé et enfermé. La tête exagérément grosse de l'une des 2 femmes - procédé repris à Chirico autant qu'au dessin enfantin - lui donne un aspect difforme peu rassurant. Ainsi se trouve signifiée l'étrangeté de la figure humaine, c'est-à-dire sa dépersonnalisation, son vide affectif.

De plus, deux mannequins font un contrepoint à la double représentation maternelle. Incontestablement, c'est bien le point de vue de l'enfant que le tableau exprime, avec un mélange entre le passé et le présent, l'externe et l'interne. La rue est celle de la ville américaine, où il ressent simultanément sa propre angoisse et celle du monde moderne dans lequel il se trouve projeté malgré lui. []

La question des racines rejoint celle du temps et de la mort. Tout en se construisant lui-même, Rothko chercha toujours à se dégager des limites, il ne voulut jamais peindre sa pure et simple subjectivité. Il disait :"Ce n'est pas mon moi que j'exprime dans mes peintures, c'est mon non-moi. "

Déjà la souffrance lui apprend à être un miroir, c'est-à-dire à ouvrir les yeux sur l'universel.

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